Crise de passeport guinéen : un calvaire organisé au cœur de la DCPAF

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Alors que le prix officiel du passeport guinéen est clairement affiché – 500 000 GNF pour 5 ans, 1 000 000 GNF pour 10 ans –, sa réalité d’obtention plonge les citoyens dans un labyrinthe de corruption, d’humiliation et de mauvaise gestion. Une enquête menée par Portail Guinée révèle un système gangrené par des intermédiaires, des pots-de-vin systématiques et des conditions d’accueil indignes, transformant un droit administratif en un cauchemar quotidien pour des milliers de Guinéens.

Le parcours du combattant : de la cour du commissariat de Matoto à la salle d’enrôlement

Le processus commence invariablement à l’extérieur de la Cour du commissariat de Matoto. Là, des intermédiaires, bien connus de tous, proposent leurs « services » pour 300 000 à 500 000 GNF. Sans eux, l’espoir d’aboutir semble vain.

Une fois à l’intérieur, le citoyen est soumis à une épreuve psychologique et financière dégradante. Plusieurs tables se succèdent avant la salle d’enrôlement. À chaque poste, la même question : « Qui t’a envoyé ? Qui s’occupe de ton dossier ? ». Puis vient la demande subtile mais impérative : un dépôt sur un compte Orange Money. Refuser, c’est s’exposer à une attente interminable, souvent une demi-journée ou une journée entière, sans aucune garantie de traitement.

*« J’ai payé 20 000 GNF sur chaque table, soit environ 100 000 GNF en plus, juste pour atteindre la salle. Là, c’était la même rengaine. Il faut glisser l’argent discrètement par-derrière ou faire un nouveau transfert. On se sent complice d’un système qu’on déteste, mais on n’a pas le choix »*, témoigne M. Cissé, requérant épuisé.

Le cercle vicieux : des intermédiaires à tous les étages

Après l’enrôlement, le supplice n’est pas terminé. Il faut remettre le reçu original à un intermédiaire, avec encore 300 000 à 500 000 GNF, pour « espérer » recevoir son passeport dans un délai variant d’une semaine à un mois. Un business parallèle et totalement opaque qui s’ajoute aux frais officiels, aux 30 000 GNF en plus pour le versement initial du montant officiel à la banque, et aux 15 000 GNF pour la photo.

Pire, la situation est aujourd’hui paralysée. Un incendie récent au ministère de la Sécurité a détruit les imprimantes à passeports, plongeant le pays dans l’incertitude. Des milliers de dossiers sont en attente, et les citoyens, en Guinée comme dans la diaspora, sont priés de « patienter sagement », sans aucun horizon clair.

Des conditions sanitaires et sécuritaires désastreuses

L’enfer est aussi physique. Les lieux sont insalubres, surpeuplés, sans sièges suffisants. « J’y ai ramassé une infection pulmonaire avant de partir », confie une requérante, dénonçant le non-respect total des conditions élémentaires de dignité et de santé publique.

Cette crise ne concerne pas que le passeport. Depuis plusieurs mois, l’obtention gratuite de l’actede naissance et de la carte d’identité biométrique, une mesure pourtant salutaire, est devenue quasi impossible. Une confusion des rôles s’ajoute au problème : l’état civil relève des communes, mais c’est le ministère de la Sécurité, via la DCPAF, qui gère. Cette superposition nourrit l’opacité et profite à des milliers d’intermédiaires sans scrupules.

L’urgence de la solution numérique : le moment est historique

Alors que la Guinée a récupéré son domaine internet .gn et lancé un Datacenter national, l’occasion est unique de révolutionner ce service public. Le constat est clair : il faut briser la chaîne de la corruption par la transparence totale.

Nous appelons le ministère de la Sécurité et le gouvernement à :

  1. Dématérialiser intégralement la procédure : Créer une plateforme unique de demande de passeport avec paiement en ligne sur le compte officiel de l’État. Supprimer tout contact physique et tout transfert d’argent informel lors des démarches.
  2. Instaurer un système de rendez-vous en ligne pour l’enrôlement biométrique et la remise du document, éliminant les files d’attente interminables et le chantage à l’attente.
  3. Multiplier les centres d’enrôlement agréés sur le territoire national pour désengorger Conakry et rapprocher le service des citoyens.
  4. Supprimer légalement et traquer les intermédiaires non agréés. Toute personne s’immisçant dans le processus pour extorquer de l’argent doit être sévèrement punie.
  5. Créer un cadre pour des « facilitateurs » agréés : Pour aider les personnes illettrées ou éloignées du numérique, des structures privées pourraient être habilitées, avec des tarifs fixes et transparents, et reversant des taxes à l’État. Cela légaliserait et encadrerait un besoin réel, en coupant l’herbe sous le pied des réseaux mafieux.
  6. Clarifier les compétences entre communes et DCPAF concernant l’état civil et la CNIB, et rétablir un service efficace de délivrance gratuite des actes.

La détresse des citoyens est palpable. Le passeport, sésame pour l’éducation, les affaires, les soins ou les retrouvailles familiales, ne doit pas être un instrument de torture administrative et de corruption systémique. La technologie et la volonté politique existent. Il est temps de les utiliser pour rendre aux Guinéens un droit fondamental : celui de circuler librement, dans la dignité et le respect.

Le gouvernement a-t-il entendu l’appel de détresse de ses citoyens ? L’ère du .gn et du Datacenter national sera-t-elle celle de la modernisation et de la moralisation, ou celle du statu quo et de la souffrance ? L’attente, désormais, est aussi celle d’une réponse concrète des autorités.

Conakry, le 8 décembre 2025

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